Les gouverneurs des banques centrales de douze pays de la CEDEAO se sont réunis la semaine dernière à Monrovia pour relancer le projet de monnaie unique ouest-africaine, l’Eco. L’objectif officiel reste fixé à 2027, conformément aux décisions prises lors du sommet d’Abuja en décembre 2025. Mais derrière cet affichage politique, les discussions techniques révèlent des divergences profondes qui pourraient compromettre l’unité du projet.
La principale pomme de discorde vient du Nigeria, poids lourd économique de la région. Selon une déclaration de la présidence nigériane, la première phase du projet Eco pourrait concerner uniquement six pays : Liberia, Nigeria, Ghana, Sierra Leone, Guinée et Gambie. Cela signifierait que les huit pays de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) seraient exclus de cette première étape, eux qui utilisent déjà le franc CFA en commun .
Cette situation serait pour le moins paradoxale. Les pays anglophones et lusophones candidats à cette première vague affichent des performances économiques moins stables que ceux de l’UEMOA. Le Nigeria, par exemple, fait face à une inflation à deux chiffres et à des pressions récurrentes sur sa monnaie. Le Ghana sort tout juste d’une crise de la dette sous programme FMI. En clair, les économies les moins convergentes pourraient former la première union monétaire, pendant que les pays francophones, pourtant déjà unis autour d’une monnaie commune, resteraient en dehors .
La question qui se pose est simple : comment construire une monnaie unique crédible sans le noyau dur que représente l’UEMOA ? La Côte d’Ivoire, qui pèse près de 40% du PIB de l’union francophone, n’a donné aucun signe d’intention de rejoindre ce nouveau bloc. Abidjan pourrait hésiter à diluer son rôle de leader dans une zone élargie où le Nigeria, très dépendant des cours du pétrole, imposerait ses fluctuations .
Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) que sont le Mali, le Burkina Faso et le Niger, cette situation pourrait pourtant offrir une porte de sortie politique. Ces régimes, qui ont fait de la critique du franc CFA un marqueur fort de leur souveraineté, pourraient voir dans un Eco sans lien avec la France une rupture symbolique intéressante. Une monnaie commune ouest-africaine totalement déconnectée de l’héritage colonial serait plus facile à vendre politiquement que les réformes partielles de 2019 .
Mais au-delà des calculs politiques, les obstacles techniques restent immenses. Pour qu’une union monétaire fonctionne, il ne suffit pas de partager une même monnaie. Il faut harmoniser les politiques budgétaires, coordonner les stratégies économiques et accepter de mettre en commun une part de sa souveraineté. Les expériences passées montrent que ces prérequis sont difficiles à réunir, surtout quand les économies concernées sont aussi hétérogènes.
En attendant, les techniciens continuent de plancher. Les prochains mois diront si la CEDEAO parviendra à surmonter ses divisions ou si l’Eco deviendra l’énième projet de monnaie unique à accumulation de reports. Une chose est sûre : l’intégration à plusieurs vitesses semble désormais une option sérieusement envisagée.





