Aborder la question de la « société » au Soudan n’est pas simplement un exposé de sa composition démographique ou une description de sa diversité ethnique. C’est une plongée dans les profondeurs de l’histoire anthropologique et sociologique pour déconstruire les structures cachées qui façonnent son tissu social, déterminent le rythme de son mouvement, et lui confèrent même son identité éclatée. Car la « société soudanaise », en ce sens, n’est pas une entité figée ou un donné définitif, mais un champ tendu de relations, de conflits et de représentations symboliques qui se construisent à travers un long processus d’interaction entre l’homme et la terre, entre le groupe et l’autre, et entre le pouvoir et l’identité.
D’un point de vue sociologique et historique, la question des structures fondatrices de cette société nous oblige à passer d’une lecture des systèmes sociaux comme de simples cadres fonctionnels, à une lecture qui les considère comme des structures imaginaires, c’est-à-dire des systèmes signifiants et narratifs qui produisent du sens et orientent l’action.
Ces structures ne sont pas nées d’un moment ponctuel, mais sont le produit d’accumulations historiques façonnées à travers des systèmes culturels hérités, qui se sont manifestés dans les récits, les poèmes, les proverbes et les contes, formant ensemble un « système imaginaire » régulateur.
Ce système n’est pas un simple reflet passif du réel, mais un outil productif du réel lui-même ; c’est le cadre à travers lequel les membres de la société perçoivent leur identité, interprètent leurs relations, légitiment leurs pratiques, et soumettent l’autre à l’autorité de leur vision du monde.
C’est ici que l’anthropologie philosophique émerge comme un outil critique, en nous révélant que cet « imaginaire » dans le contexte soudanais, en l’absence d’un projet national fédérateur, a pris une forme tribale étroite.
L’imaginaire tribal ne porte pas en lui des promesses libératrices qui dépassent le groupe restreint vers un horizon humain plus large ; il invoque plutôt le passé comme un réveil fondamentaliste, produisant la tentation de la supériorité, consacrant la logique de l’exclusion de l’autre, et reproduisant l’identité du groupe face à « l’autre » perçu comme une menace existentielle.
C’est un imaginaire qui habite la terre non pour la cultiver, mais pour en tracer les frontières séparatrices et imposer ses lois hégémoniques, transformant l’espace géographique en un théâtre de conflit permanent, non seulement avec les groupes voisins, mais même à l’intérieur de la tribu elle-même entre ses clans constitutifs, dans une sorte de « guerre de tous contre tous » en l’absence de tout régulateur symbolique ou politique supérieur.
Cette souveraineté imaginaire de la tribu a conduit à une grande contradiction historique : l’État soudanais moderne, que ce soit sous sa forme coloniale ou post-indépendance, n’a pas réussi à sortir du discours de ces entités tribales, mais en est resté prisonnier, et s’est souvent transformé en un instrument malléable entre leurs mains, reflétant les équilibres de pouvoir entre elles, et consacrant l’hégémonie du plus fort au détriment du plus faible.
C’est ici que surgit la question du concept de « ville ». Dans ce contexte : la ville, qui est censée être l’espace de la modernité, de la diversité et du contrat civil, n’a pas constitué au Soudan un creuset d’intégration nationale véritable ; elle n’est même pas sortie de son état tribal originel.
Bien plus, certaines de ses villes se sont transformées en « ghettos » tribaux, dont les habitants vivent dans un temps tribal figé, régi par un système culturel unique, qui consacre l’isolement et renforce les piliers de l’exclusion et du racisme envers tout « intrus » qui menace la cohésion de ce système.
Ainsi, la lecture des structures fondatrices de la société soudanaise nous exige de dépasser les théories traditionnelles qui parlent du « conflit entre le centre et les périphéries », pour adopter une approche plus profonde qui déconstruit l’archéologie de l’imaginaire soudanais multiple, c’est-à-dire explorer ses couches géologiques historiques, où s’accumulent les récits d’appartenance, se forment les systèmes d’hégémonie, et se construit la légitimité du pouvoir.
C’est une tentative de comprendre comment les diversités culturelles, linguistiques et religieuses sont passées d’une richesse potentielle à un facteur de désintégration, comment l’État a été prisonnier des discours identitaires étroits, et comment, à partir de ce diagnostic, on peut envisager les possibilités de guérison de la société en reconstruisant un autre imaginaire, qui dépasse la supériorité et l’exclusion, vers un horizon national pluraliste fondé sur la reconnaissance de l’autre, non comme une menace, mais comme une condition de l’existence et du renouvellement de soi.
Ainsi, cette esquisse vise à établir un cadre théorique et historique reliant la sociologie des structures, l’anthropologie de l’imaginaire et la philosophie de l’histoire, pour offrir une lecture cohérente des problèmes de la société soudanaise, qui ne se contente pas de décrire les symptômes, mais qui traque leurs racines dans les profondeurs des structures fondatrices, dans l’espoir qu’elle puisse constituer une porte d’entrée pour la critique de ces structures, et peut-être pour leur dépassement.
Ahmed Yagoub
Conseiller spécial du IGAD





